Pourquoi la vérité commence par la connaissance de soi ? 

 In Articles, Dieu & la foi

Pourquoi nul n’atteint la vérité sans avoir d’abord rencontré celui qui la cherche ?

Nul ne tient pour vraie une croyance qui lui paraît irrationnelle au moment où il y adhère. Cela vaut pour le fanatique comme pour le sceptique, pour celui qui quitte une religion comme pour celui qui y demeure. Chacun de nous, vu de l’intérieur, est la personne raisonnable de la pièce.

Cela devrait nous troubler plus que ce n’est le cas.

Dès que nous sommes capables de penser, nous recevons un seul instrument pour distinguer le vrai du faux : notre propre raison. Un enfant entend une affirmation, la confronte à ce qu’il sait déjà, puis la garde ou la rejette. Il fera de même toute sa vie, avec les règles de ses parents, avec ses maîtres, avec les livres, avec Dieu, avec l’actualité, avec la personne qu’il épousera. La raison est la balance sur laquelle tout le reste est pesé. Et parce qu’elle est la seule balance dont nous disposions, nous ne songeons presque jamais à peser la balance elle-même.

Cet article porte sur ce que l’on découvre lorsqu’on s’y essaie. Sa thèse est facile à énoncer et difficile à vivre. Une grande part de ce que nous appelons raisonnement est un sentiment qui a appris à parler le langage des arguments. Il a ses prémisses et ses conclusions, il sait citer ses sources, il tient debout. Mais sa direction a été choisie avant la première prémisse, par quelque chose en nous qui désirait une réponse précise. On peut appeler cela la rationalité émotionnelle. Les pages qui suivent soutiennent que, tant qu’une personne n’est pas capable de la voir à l’œuvre en elle-même, dans le détail et en la nommant, elle ne peut trouver la vérité sur rien de ce qui compte pour elle. Elle ne peut trouver que ce qu’elle cherchait déjà.

L’embarras de la philosophie 

Si la raison était un instrument neutre, ceux qui s’en servent le mieux devraient aboutir au même endroit. C’est le cas des mathématiciens. Que l’on soumette la même démonstration à cent d’entre eux, et il n’en revient qu’un seul verdict.

Les philosophes sont les professionnels du raisonnement sur tout le reste, et ils ont eu vingt-cinq siècles pour s’accorder. Ils ne se sont accordés sur rien. Il serait rassurant de pouvoir dire que la moitié d’entre eux manquaient de rigueur, mais ce n’est pas ce que l’on constate en les lisant. Les grands systèmes sont, pris un à un, d’une cohérence remarquable. Ils sont cohérents, et ils se contredisent.

Prenons la vieille querelle sur ce qu’est un être humain. Pour Platon, pour Aristote, et plus tard pour Thomas d’Aquin, la nature d’une chose vient en premier. Être homme, c’est quelque chose de déterminé : une forme et une fin qui précèdent tout homme particulier, et la vie bonne consiste à devenir ce que l’on est déjà. C’est l’essentialisme, et il n’a rien de naïf. Un lecteur peut passer un an chez Aristote sans jamais trouver la brique descellée.

Puis, en 1945, dans une salle parisienne comble, Sartre renverse l’édifice en trois mots : l’existence précède l’essence. Un coupe-papier, dit-il, existe parce qu’un artisan en a d’abord eu l’idée. L’homme n’a derrière lui ni artisan ni idée. Il surgit d’abord dans le monde et ne se définit qu’ensuite. Il n’y a pas de nature humaine à accomplir, seulement celle que chacun se choisit. Un an chez Sartre donne le même résultat. Les briques y sont posées avec le même soin.

Les deux ne peuvent pas avoir raison. L’un dit que le plan précède l’édifice, l’autre qu’il n’y a jamais eu de plan. Et pourtant des lecteurs intelligents et sérieux ont trouvé chacun des deux convaincant, par milliers, dans un sens comme dans l’autre.

Il en va de même partout où l’on regarde. Les stoïciens prouvent que la vertu est le seul bien et que le plaisir ne compte pour rien. Épicure prouve que le plaisir est la mesure de tout bien. Les déterministes démontrent que la liberté est une illusion, et leurs adversaires démontrent que sans liberté plus rien n’a de sens.

Kant a considéré ce spectacle et en a tiré quelque chose de remarquable. Dans la Critique de la raison pure, il expose quatre couples de thèses opposées (le monde a un commencement dans le temps, le monde n’a pas de commencement ; il existe une liberté, il n’existe que la nécessité de la nature) et place en regard, sur deux colonnes, une preuve de chacune, aussi rigoureuse l’une que l’autre. Il en conclut que la raison, dès qu’elle quitte le terrain de l’expérience possible, entre en conflit avec elle-même, et que cela ne doit rien au hasard. La raison est ainsi faite.

On peut en tirer une leçon plus simple. Il est possible de construire un argument d’apparence valide pour une chose et pour son contraire. La cohérence est une propriété de la construction. Elle montre que les murs sont droits et ne dit rien du sol sur lequel repose la maison.

Qu’est-ce qui tranche, alors ? Si deux systèmes sont également bien construits, pourquoi tel lecteur se sent-il chez lui dans le premier et tel autre dans le second ? William James a donné en 1907 une réponse que les philosophes n’ont jamais beaucoup aimée. L’histoire de la philosophie, disait-il, est dans une large mesure celle d’« un certain choc des tempéraments humains ». Le tempérament d’un philosophe lui fournit sa conclusion, après quoi il n’avance que des raisons impersonnelles, parce que le tempérament n’est pas une raison que l’on ait le droit d’invoquer. Nietzsche l’avait dit plus brutalement vingt ans plus tôt : toute grande philosophie se révèle être la confession de son auteur, des mémoires écrits à son insu.

Ce qui fait de l’un un stoïcien et de l’autre un épicurien, quoi que ce soit, était là avant les syllogismes.

Un avocat, pas un juge 

Nous aimons nous représenter la raison comme un juge. Les pièces sont produites, les deux parties sont entendues, un verdict s’ensuit. Sur les questions où nous n’avons rien en jeu, l’image est à peu près exacte. Aucun mariage ne dépend du théorème de Pythagore, si bien que le théorème a droit à un procès équitable.

Sur toute question qui touche à ce que nous aimons, à ce que nous craignons ou à ce dont nous avons honte, la raison se comporte comme un avocat. Le verdict est déjà arrivé d’ailleurs, et il s’agit de gagner. Un avocat n’est ni stupide ni, au sens ordinaire, malhonnête. Il construit de vrais arguments à partir de faits réels. Simplement, il sait avant d’ouvrir le dossier de quel côté il se trouve.

Hume écrivait il y a près de trois siècles que la raison est « l’esclave des passions », et la formule n’a cessé de choquer depuis. Les psychologues disposent aujourd’hui d’un terme plus sec, le raisonnement motivé, et d’un grand nombre d’expériences. L’un d’eux, Thomas Gilovich, a ramené leurs résultats à deux questions. Quand nous voulons qu’une chose soit vraie, nous regardons les éléments de preuve et nous nous demandons : « Puis-je le croire ? » Une seule raison convenable suffit. Quand nous ne voulons pas qu’elle soit vraie, nous nous demandons : « Dois-je le croire ? » Et une seule faille suffit alors. Le même esprit, la même intelligence, deux exigences de preuve différentes, et nous ne nous sentons jamais passer de l’une à l’autre.

C’est ce que l’on entend ici par rationalité émotionnelle. Le raisonnement lui-même est correct. Rien en lui n’échouerait à un examen de logique. L’émotion n’apparaît jamais dans l’argument. Elle fait son travail en amont, plus bas : dans le choix des arguments qui paraissent forts, des objections qui paraissent fastidieuses, des livres que l’on termine et de ceux que l’on repose au bout de dix pages avec un léger mépris.

Voici un exemple. La vie d’un homme est gouvernée par l’appétit. Il peut s’agir du sexe, de l’alcool ou d’un écran ; l’objet importe moins que le fait qu’il ne sait pas lui dire non. Un jour, il ouvre Épicure et lit que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse. Quelque chose en lui se détend. Enfin un philosophe sérieux qui dit ce qu’il a toujours su à moitié. Il trouve le raisonnement sobre et manifestement juste. Qu’on l’interroge, il dira que c’est la logique qui l’a convaincu.

Deux choses méritent d’être relevées.

La première est la manière dont la conviction a été ressentie. Elle est venue vite, et elle est venue comme un soulagement. La vérité se présente rarement comme un soulagement. C’est la permission qui se présente ainsi.

La seconde est plus grave. Il n’a pas réellement lu Épicure. L’Épicure historique vivait de pain et d’eau, tenait un petit pot de fromage pour un festin et aurait dit, selon la tradition, que les plaisirs du sexe n’ont jamais profité à personne. Le plaisir qu’il avait en vue était un corps délivré de la douleur et une âme délivrée du trouble, et il a écrit en toutes lettres qu’il ne parlait pas des plaisirs des débauchés. Lu sans prévention, le livre condamne la manière dont cet homme vit. Il n’a jamais vu cette page. Son appétit ne s’est pas contenté de choisir la conclusion. Il a réécrit le texte.

Le mécanisme n’a d’ailleurs aucune fidélité particulière envers le plaisir. Qu’on imagine un autre homme, élevé dans la honte et effrayé par ses propres désirs. Il ouvre les stoïciens, lit que les passions sont des maladies de l’âme, et ressent exactement le même déclic d’évidence. Sa peur fait pour lui ce que l’appétit faisait pour l’autre. Chacun dira qu’il a suivi l’argument.

Une précaution s’impose ici. Rien de tout cela ne montre que l’hédonisme est faux, ni que le stoïcisme l’est. Une doctrine n’est pas réfutée par les mobiles de ceux qui l’apprécient. Ce que cela montre concerne le lecteur. Il n’a pas découvert si la doctrine est vraie, puisqu’il ne l’a jamais examinée. Il s’y est reconnu, et il a pris cette reconnaissance pour de la logique.

Changeons maintenant une seule chose. Supposons que le premier homme se connaisse. Supposons qu’il puisse admettre, sans dramatiser, qu’il désire ardemment s’entendre dire que ses appétits sont légitimes. La page qu’il a sous les yeux est la même, mais le lecteur a changé. Quand vient le déclic d’évidence, il sait d’où il vient et peut le mettre de côté. Il peut partir à la recherche du passage qui ne le flatte pas. Il a fait ce que l’on exige de tout juge ayant un intérêt dans l’affaire : déclarer cet intérêt. Nous ne laisserions jamais un homme trancher un litige portant sur sa propre terre. Nous le faisons chaque jour dans notre propre tête, et nous appelons cela penser.

La croyance religieuse n’y échappe pas 

Il serait confortable de croire que le problème s’arrête au seuil de la religion, que la foi élève l’homme au-dessus de sa propre psychologie. C’est en réalité là que l’enjeu est le plus élevé. Une croyance religieuse arrive enveloppée dans une communauté, une famille, souvent un mariage, une réputation, une place où s’asseoir le vendredi ou le dimanche, et ceux qui assisteront un jour à nos funérailles. Toute question théologique se présente avec une facture, et quelque chose en nous lit la facture avant de lire la question.

Pourquoi la vérité commence par la connaissance de soi ? 

Qu’on pense à un homme qui a aimé l’attention toute sa vie. La plupart de ceux qui aiment l’attention l’ignorent, et il ne fait pas exception. Il trouve une communauté religieuse qui lui en donne beaucoup. On lui demande de prendre la parole, on le consulte, on loue sa piété devant les autres. Qu’on lui demande pourquoi il est là, il répondra : pour Dieu, et il sera sincère.

Puis quelque chose change. De nouvelles personnes prennent la direction, ou une voix plus jeune devient la préférée, ou une querelle éclate, et l’attention cesse. En moins d’un an, il a découvert de graves problèmes dans la doctrine. Des objections qu’il entendait depuis vingt ans et jugeait faibles lui semblent désormais sans réponse. Il racontera cette histoire comme celle d’une recherche honnête : il a lu, il a réfléchi, il a suivi les preuves.

Regardons ce qui a réellement bougé. Les textes sont les mêmes textes. Les preuves sont ce qu’elles ont toujours été. La seule chose qui ait changé est la place qu’il occupe dans la pièce. Une blessure est partie chercher des raisons et en a trouvé en abondance. Ce qu’il a tenu pour vrai pendant des décennies lui paraît maintenant faux, et il vit ce renversement comme un accès de lucidité. Qu’on le replace demain au centre, et les objections s’amenuiseraient très probablement de nouveau.

Le même mécanisme fonctionne dans l’autre sens. Considérons une personne née dans une croyance que partagent ses parents, ses plus vieux amis et tous ceux qui ont un jour été bons envers elle. Un doute surgit. Avant qu’elle l’ait vraiment examiné, son esprit a déjà produit une réponse, rapide et habile. Cette réponse est peut-être juste. Mais elle ne l’a pas mise à l’épreuve. Elle en avait besoin, ce qui est tout autre chose. Quelque chose en elle avait calculé qu’on ne survit pas au rejet d’une communauté entière, et avait mis sa raison au travail pour que cela n’arrive jamais. Elle ira peut-être jusqu’à la tombe sans savoir si elle croyait ou si elle n’avait simplement pas les moyens de cesser de croire.

Ou prenons le cas inverse. Une personne passe depuis quelque temps ses soirées avec de nouveaux amis qui l’apprécient et dont la croyance diffère de celle dans laquelle elle a été élevée. Ils sont chaleureux, et ils tiennent à sa présence. Semaine après semaine, leur point de vue lui paraît plus raisonnable. Elle se dit qu’elle s’ouvre l’esprit. C’est peut-être vrai. Ou peut-être paie-t-elle son droit d’entrée, sa raison se chargeant de fournir la justification.

Rester ne prouve donc rien, et partir non plus. Le croyant fidèle et le converti aiment s’accuser mutuellement de mauvaise foi, et chacun décrit quelque chose qui se produit réellement. On peut rester par peur ou partir par ressentiment. On peut aussi rester, ou partir, parce que c’est vrai. De l’extérieur, et bien souvent de l’intérieur, ces cas se ressemblent.

Un cas concret éclairera le propos, choisi parce que des personnes sincères et savantes se trouvent des deux côtés. Les musulmans divergent sur ce qu’il est advenu de Jésus au terme de son séjour sur terre. La plupart soutiennent que Dieu l’a élevé vivant au ciel, où il demeure. Ils invoquent l’affirmation du Coran selon laquelle il n’a été ni tué ni crucifié, mais que Dieu l’a élevé vers Lui, ainsi que les traditions annonçant son retour. D’autres soutiennent qu’il a été sauvé de la croix et qu’il est mort plus tard, comme meurt tout être humain. Ils invoquent le verset où Dieu dit à Jésus qu’Il va le « rappeler », avec un verbe que le Coran emploie ordinairement pour le rappel d’une âme au moment de la mort, et le verset selon lequel les messagers venus avant Muhammad ont tous quitté ce monde.

Chaque camp a ses grammairiens et ses versets. Chacun peut argumenter longuement sans dire une seule sottise. Pour qui découvre le débat, les deux thèses paraissent rationnelles, parce qu’elles le sont.

Le but n’est pas ici de trancher cette question. Il est de poser celle qui se trouve en dessous. Comment s’y prendrait-on pour la trancher honnêtement ? « Examiner les arguments » est la réponse habituelle, et les deux camps les ont examinés. Les arguments sont pesés par des gens qui ont été élevés d’un côté, se sont mariés d’un côté et comptent être enterrés d’un côté.

La pression ne s’exerce d’ailleurs pas dans un seul sens. La position majoritaire offre le confort du nombre. Elle ne coûte rien à tenir, et le confort est un mobile. La position minoritaire offre un plaisir qui lui est propre, celui de voir ce que la foule n’a pas vu, et c’est aussi un mobile. De quelque côté qu’il se trouve, chacun a une raison de vouloir y être qui n’a rien à voir avec Jésus.

Rien de cela ne signifie qu’il n’y a pas de réponse. Il est vivant ou il ne l’est pas, et l’une des deux lectures est juste. Le point est que nul n’est en mesure de découvrir laquelle tant que sa raison est discrètement au service d’autre chose. Avant la question « quelle thèse est vraie ? » en vient une autre, que presque personne ne pose : laquelle a-t-on besoin de croire vraie, et que coûterait-il qu’elle ne le soit pas ?

Invisible à l’œil nu 

Tout cela est difficile à saisir pour une raison simple : cela ne se voit pas de l’endroit où nous nous tenons. Un mobile ne se présente jamais sous son nom. Il ne dit pas : crois cela parce que tu es seul. Il dit : cet argument est solide. La sensation d’être convaincu par une raison est la même, que la raison ait ou non produit la conviction. Aucun voyant ne s’allume.

C’est pourquoi l’intelligence ne protège de rien. Un esprit vif est simplement un meilleur avocat. Il bâtit un dossier plus élégant pour la cause qu’on lui a confiée, et il est plus difficile à prendre en défaut, même pour son propriétaire. Des travaux expérimentaux suggèrent que les personnes à l’aise avec les chiffres sont aussi plus habiles à mal lire les données qui menacent leur camp. Le résultat n’a rien de surprenant. Les esprits les plus déliés sont souvent les plus profondément trompés, parce que personne autour d’eux ne peut remporter la discussion qui les réveillerait.

C’est aussi pourquoi la chose est si facile à voir chez les autres. Chacun voit tout de suite que son voisin croit ce qu’il croit à cause de son éducation, et que la position de son adversaire se trouve servir les intérêts de cet adversaire. Seules nos propres croyances, semble-t-il, viennent de l’examen des faits. Tout le monde pense cela. C’est de nouveau la scène d’ouverture : une pièce pleine de gens dont chacun est le seul à être raisonnable.

Deux malentendus doivent être écartés.

Le premier est que le remède consisterait à ne rien ressentir. C’est impossible, et cela ne servirait à rien. Un être sans affect n’aurait aucune raison de se soucier de la vérité de quoi que ce soit. L’amour de la vérité est lui-même une passion, et une passion exigeante. Le but est de savoir ce que l’on ressent, afin qu’un sentiment ne puisse plus se faire passer pour un argument. Une émotion qui a été nommée n’est qu’une émotion. Une émotion qui n’a pas été nommée est, aux yeux de celui qui l’éprouve, un fait du monde extérieur.

Le second est qu’il suffirait d’admettre, de manière générale, que l’on est biaisé. « Tout le monde a des biais, bien sûr » est la phrase la moins coûteuse de la langue. Elle ne coûte rien parce qu’elle ne nomme rien. La connaissance qui aide est précise, et elle fait mal. Un homme veut qu’une doctrine soit fausse parce que ceux qui la professent l’ont humilié. Il veut qu’une autre soit vraie parce que son père y croyait, et qu’il ne supporterait pas de penser que son père a gâché sa vie pour une erreur. Un aveu de ce genre est difficile à faire, même en privé. Cette difficulté donne une bonne mesure du travail qu’accomplissait le mobile caché.

Connais-toi toi-même 

À l’entrée du temple d’Apollon, à Delphes, les Grecs avaient gravé une maxime de deux mots, gnôthi seauton : connais-toi toi-même. Socrate en a fait sa tâche. Dans le Phèdre, un ami lui demande ce qu’il pense d’un certain mythe, et il répond qu’il n’a pas de temps pour ces questions. Il n’est pas encore parvenu à accomplir ce que l’inscription ordonne, et il lui paraît absurde d’examiner d’autres choses alors qu’il s’ignore encore lui-même.

On y entend souvent de la modestie. Il vaut mieux y lire une méthode. Socrate indique un ordre des opérations : d’abord l’instrument, ensuite ce que l’on examine avec lui. Les hommes qu’il interrogeait sur la place publique excellaient à produire des raisons. Ce qu’ils n’avaient jamais fait, c’était regarder celui qui les produisait, et c’est pourquoi leurs raisons cédaient devant quelques questions simples.

La maxime est devenue depuis un slogan d’épanouissement personnel. Ce que Socrate avait en vue ressemble davantage à un audit : savoir ce que l’on veut, ce que l’on craint, et ce que l’on serait prêt à croire pour garder l’un et éviter l’autre.

La tradition islamique dit la même chose et va un pas plus loin. Une parole attribuée à Ali ibn Abi Talib, répétée pendant des siècles par les auteurs musulmans, dit : مَنْ عَرَفَ نَفْسَهُ فَقَدْ عَرَفَ رَبَّهُ « Celui qui se connaît lui-même connaît son Seigneur ».

On la lit parfois comme une affirmation mystique selon laquelle le moi et Dieu ne feraient qu’un. Une lecture plus sobre est possible. Le nafs, le moi avec ses appétits, ses vanités et sa longue mémoire des offenses, est le voile. Il se tient entre l’homme et le réel, et il ne s’y tient pas passivement. Il colore tout ce qui le traverse. Le connaître à fond, c’est connaître ce qui déformait le regard, et c’est alors seulement que l’on peut marcher vers la vérité sans que le moi tienne discrètement le gouvernail. Pour le croyant, Dieu et la vérité sont une seule et même destination. Parmi les noms que le Coran donne à Dieu figure al-Haqq, le Vrai, le Réel.

Le Coran possède aussi son propre mot pour ce que l’on a appelé ici la rationalité émotionnelle. Ce mot est hawâ, l’attrait du désir, et le texte en parle avec une sévérité frappante.

« اَفَرَءَیۡتَ مَنِ اتَّخَذَ اِلٰـہَہٗ ہَوٰٮہُ »

« As-tu vu celui qui a pris son propre désir pour divinité ? »

Saint Coran | Chapitre 45 verset 24

L’idole de ce verset est une inclination, celle qui décide d’avance de ce que son propriétaire trouvera convaincant. Un homme peut prier cinq fois par jour et la servir encore.

Un autre verset va plus loin encore :

« وَلَا تَکُوۡنُوۡا کَالَّذِیۡنَ نَسُوا اللّٰہَ فَاَنۡسٰہُمۡ اَنۡفُسَہُمۡ »

« Ne soyez pas comme ceux qui ont oublié Dieu, et à qui Il a fait oublier leur propre être ».

Saint Coran | Chapitre 59 verset 20

La parole d’Ali va du moi vers Dieu. Ce verset suit le chemin inverse, et la conséquence qu’il décrit touche directement à la thèse de cet article. Selon cette lecture, celui qui cesse de faire face à la vérité perd davantage que la vérité. Il perd l’accès à lui-même. Il ne sait plus pourquoi il tient ce qu’il tient ni pourquoi il veut ce qu’il veut. Il devient étranger à ses propres mobiles, et c’est exactement l’état dans lequel la raison peut être mise au service de n’importe quoi sans qu’il s’en aperçoive. Les deux connaissances sont liées. Que l’une se perde, et l’autre s’en va avec elle.

Pourquoi la vérité commence par la connaissance de soi ? 

À quoi ressemble ce travail en pratique ? Il consiste surtout à poser des questions malvenues et à attendre la réponse honnête plutôt que la première venue.

Quand une conclusion paraît d’une justesse évidente, il vaut la peine de se demander ce que l’on a ressenti en y parvenant. Si c’était du soulagement, c’est une raison de ralentir. Il vaut la peine de se demander ce que l’on perdrait si la conclusion se révélait fausse, et de répondre par des noms : le respect de qui, la compagnie de qui, quelle image de soi. Quand a-t-elle commencé à paraître convaincante, et que se passait-il alors dans sa propre vie ? Les arguments auraient-ils le même aspect si tous ceux que l’on aime croyaient le contraire ? Peut-on exposer la position adverse assez bien pour que ceux qui la défendent disent : oui, c’est bien ce que nous pensons ? Si ce n’est pas le cas, on n’a pas encore compris ce que l’on rejette. Et quel fait, s’il venait au jour, ferait changer d’avis ? Quand la réponse est qu’aucun ne le pourrait, le raisonnement a déjà cessé.

Personne n’achève ce travail. L’ego est plein de ressources, et il saura très bien tirer parti de la connaissance de soi elle aussi. Croire que l’on a examiné ses mobiles et que l’on est donc désormais objectif est peut-être la croyance la plus dangereuse de toutes. La thèse de cet article n’échappe d’ailleurs pas à sa propre épreuve. C’est une thèse flatteuse : elle fait de celui qui la soutient quelqu’un qui a percé à jour ce que les autres n’ont pas vu, et quiconque la trouve convaincante devrait tenir compte de cet attrait. Remarquer un tel mobile, le nommer et le garder sous les yeux, c’est tout ce que l’on peut faire, et il se trouve que c’est beaucoup. Un mobile qui a été nommé perd l’essentiel de son pouvoir de se faire passer pour une raison, et un esprit qui connaît ses propres manières de se tromper peut enfin commencer à regarder une question pour ce qu’elle est.

Trouver d’abord celui qui cherche 

Nous nous représentons d’ordinaire la recherche de la vérité comme un mouvement vers l’extérieur : davantage de livres, davantage de débats, de meilleures sources, des arguments plus affûtés. Tout cela compte, mais rien de cela n’aide celui dont la raison travaille pour quelqu’un qu’il n’a jamais rencontré.

La consigne plus ancienne, celle qui fut gravée à Delphes, transmise depuis Ali et inscrite dans le Coran, est de se retourner d’abord : découvrir qui est en train de chercher, ce qu’il veut, ce dont il a peur et ce qu’il a déjà décidé. Après cela, les livres deviennent utiles. Avant, ce sont des miroirs.

Cela ramène à la pièce où chacun est le seul à être raisonnable. Personne n’en sort à force d’arguments. On en sort par un aveu intime, fait sans témoin : sa propre raison a un client. Vient ensuite le lent travail qui consiste à apprendre le nom de ce client.

Lorsqu’un argument paraît à quelqu’un d’une justesse limpide et satisfaisante, c’est le moment de s’arrêter et de se demander ce que cet argument lui apporte. C’est un travail déplaisant, et il ne semble pas exister d’autre voie.

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