L’idée cosmopolitique de Kant est-elle compatible avec l’Islam ?

Philosophe allemand du XVIIIe siècle, Emmanuel Kant est le grand penseur des Lumières allemandes qui exerça une influence considérable dans la philosophie moderne. Il est connu pour ses trois critiques : critique de la raison pure, critique de la raison pratique, critique de la faculté de juger, œuvres principales de l’auteur. Mais Kant est aussi un humaniste qui cherche à penser le bien-être de l’humanité, sa finalité, son objectif et bien évidemment son bonheur perpétuel. L’une de ses œuvres est « l’idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique » constituée de 18 pages dans laquelle l’auteur présente 9 propositions.

Curieusement, la plupart de ces propositions sembleraient rejoindre l’idée philosophique de l’Islam concernant le plein développement de l’être humain, c’est ce que nous tenterons d’exposer dans cet article.

 

Première proposition : « Toutes les dispositions naturelles d’une créature sont destinées à se développer un jour complètement et conformément à une fin ».

Il explique cette proposition en ces termes : « Cela se vérifie chez tous les animaux, aussi bien par l’observation externe qu’interne ou anatomique. Un organe qui ne doit pas avoir d’usage, un agencement qui n’atteint pas sa fin, sont une contradiction dans l’étude téléologique de la nature. Car si nous abandonnons ce principe, nous n’avons plus une nature conforme à des lois mais un jeu de la nature sans finalité ; et le hasard désolant remplace le fil directeur de la raison. »

Il est vrai que si une fin n’était pas attribuée aux dispositions naturelles des créatures, la raison humaine n’aurait plus aucun rôle à jouer dans le processus de la nature, et le hasard remplacerait le fil directeur de l’homme qu’est la raison. Le Saint Coran confirme bien ce principe, Allah déclare :

الَّذِينَ يَذْكُرُونَ اللّهَ قِيَامًا وَقُعُودًا وَعَلَىَ جُنُوبِهِمْ وَيَتَفَكَّرُونَ فِي خَلْقِ السَّمَاوَاتِ وَالأَرْضِ رَبَّنَا مَا خَلَقْتَ هَذا بَاطِلاً سُبْحَانَكَ فَقِنَا عَذَابَ النَّارِ

« Ceux qui se souviennent d’Allah qu’ils soient debout, assis ou couchés sur le côté, et qui méditent sur la création des cieux et de la terre et disent : « Notre Seigneur, Tu n’as pas créé cela en vain : Tu es Saint ; protège-nous donc contre le châtiment du Feu »

Le Coran rappelle donc que rien n’a été créer en vain, et que toute chose à en elle une fin. Ce qui est intéressant de noter est qu’il affirme également que les personnes ayant « méditer sur la création des cieux et de la terre » parviendront nécessairement à la conclusion que toute chose à une fin, et qu’admettre le contraire supposerait de considérer toute chose comme étant vaine et laissée au gré du hasard, comme Emmanuel Kant l’évoque dans cette première proposition. D’ailleurs le verset précédent affirme que cette compréhension n’est donnée qu’aux personnes doués d’intelligence :

إِنَّ فِي خَلْقِ السَّمَاوَاتِ وَالأَرْضِ وَاخْتِلاَفِ اللَّيْلِ وَالنَّهَارِ لآيَاتٍ لِّأُوْلِي الألْبَابِ

« Dans la création des cieux et de la terre et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a effectivement des signes pour les hommes doués d’intelligence »

 

Deuxième proposition : « Chez l’homme (en tant qu’il est la seule créature raisonnable sur terre), les dispositions naturelles qui se rapportent à l’usage de sa raison ne devaient se développer complètement que dans l’espèce, mais non dans l’individu »

Le Saint Coran confirme également cette idée de Kant. La première sourate du Coran, Al-Fatiha, considérée comme la mère du Coran et enseignée aux musulmans par Allah, renvoie très clairement à l’idée d’un plein développement de l’être humain à travers l’espèce. Chaque musulman doit invoquer Dieu à la première personne du pluriel :

مَٰلِكِ يَوۡمِ ٱلدِّينِ ٤

 

إِيَّاكَ نَعْبُدُ وإِيَّاكَ نَسْتَعِينُ ﴿٥﴾ اهدِنَا الصِّرَاطَ المُستَقِيمَ ﴿٦﴾

« C’est Toi seul que nous implorons, et c’est à Toi seul que nous demandons secours, guide-nous vers le droit chemin »

 

Renvoyant ainsi à l’idée que le succès de l’homme est indéniablement lié au succès de son espèce, et que l’individu invoquant cette prière doit veiller à ce que celle-ci ne soit pas en contradiction avec le bien-être de l’espèce tout entière. Dans son exégèse de la Sourate Al-Fatiha, le deuxième Calife de la Communauté Ahmadiyya, Mirza Bashir-u-Din Mahmud Ahmad déclare :

« C’est justement la raison pour laquelle Allah nous a enseigné cette supplication en disant : « Ihdina » (Guide-nous), Il n’a pas dit : « Ihdini » (Guide-moi) car dans les mots au pluriel, on insinue le progrès communautaire. »

De plus, la plupart des invocations enseignées dans le Saint Coran sont à la première personne du pluriel. Dans la première proposition, le verset du Coran que nous avions mentionné renvoie lui aussi à cette idée : « Notre Seigneur, Tu n’as pas créé cela en vain : Tu es Saint ; protège-nous donc contre le châtiment du Feu ». Autrement dit, celui qui réfléchit à la création des cieux et de la terre, se rend compte dans un premier temps que rien n’a été créer en vain, dans un deuxième temps il prend conscience que le plein développement de la raison dépend de l’espèce, d’où il s’exclame à la première personne du pluriel : « Protège-nous donc contre le châtiment du Feu ».

Par ailleurs, l’Islam est la seule religion qui enseigne ce principe, car elle est la seule religion qui reconnait la mission prophétique de toutes les autres véritables religions. Elle admet donc les développements ayant eu lieu dans tous les autres peuples. Le deuxième Calife déclare :

« A travers cette prière, les musulmans font la requête suivante : « Ô Allah, Tu as très certainement parachevé la religion à travers le Saint Prophète Muhammad, il ne nous reste plus qu’à conformer maintenant nos actions avec cette religion, et à manifester ces capacités occultes et éminentes qui furent déjà développées à travers les différents prophètes, et dont l’épanouissement est le but ultime de la création de l’homme, nous sommes prêt à accomplir cette tâche, aide-nous donc et fait nous franchir en même temps tous ces niveaux de reconnaissance divine qui ont été franchis individuellement par différents peuple grâce à leur différents prophètes, afin que le but de la création de l’homme s’accomplisse grâce à la Oumma de Muhammad (que la paix soit sur lui). »

En outre, Kant explique dans cette deuxième proposition :

« Il faudrait à chaque homme une vie démesurément longue pour apprendre à faire un plein usage de toutes ses dispositions naturelles ; ou bien, si la nature n’a assigné à sa vie qu’une courte durée (ce qui s’est effectivement passé), elle a alors besoin d’une série, peut-être indéfinie, de générations, dont l’une transmet à l’autre ses lumières, pour porter enfin les germes mis dans notre espèce au degré de développement pleinement conforme à son dessein. Et il faut que cette époque soit, au moins dans l’idée qu’il en a, le but des aspirations de l’homme, parce que sinon il faudrait considérer les dispositions naturelles pour leur grande part, comme vaines et sans finalité… »

Il est intéressant de remarquer qu’il est souvent objecté à l’encontre de l’Islam et plus particulièrement du Saint Coran, qu’il s’agit d’un livre d’histoire, dont on ne comprendrait pas la pertinence. Pourtant, ces histoires des prophètes antérieurs ont été mentionnées dans un objectif précis, celui de la raison, afin que les nouveaux ne commettent les erreurs des anciens, et puissent parvenir rapidement à ce « développement pleinement conforme à son dessein » dont l’auteur fait mention. C’est donc l’aspiration qu’enseigne le Saint Coran, Allah déclare :

 

لَقَدۡ کَانَ فِیۡ قَصَصِہِمۡ عِبۡرَۃٌ لِّاُولِی الۡاَلۡبَابِ ؕ مَا کَانَ حَدِیۡثًا یُّفۡتَرٰی وَ لٰکِنۡ تَصۡدِیۡقَ الَّذِیۡ بَیۡنَ یَدَیۡہِ وَ تَفۡصِیۡلَ کُلِّ شَیۡءٍ وَّ ہُدًی وَّ رَحۡمَۃً لِّقَوۡمٍ یُّؤۡمِنُوۡنَ

« Assurément dans leur histoire il y a une leçon pour les gens doués d’intelligence. Ce n’est pas un récit inventé, mais une confirmation de ce qui était avant, et un exposé détaillé de toutes choses, une directive et une miséricorde pour un peuple qui croit. »

 

Ici, l’on retrouve une fois de plus le terme « doués d’intelligence » évoquant ainsi l’idée qu’il est raisonnable de croire que ces histoires sont bénéfiques à l’homme, et qu’elles en sont même indispensable à l’épanouissement de l’espèce, car les hommes, n’ayant qu’une courte durée de vie, doivent s’abstenir de répéter les mêmes erreurs, et pour arriver à cette fin, il leur faut les principes conducteurs dans anciens pour évoluer, c’est la raison pour laquelle le verset fait mention d’une « directive ».

En outre, Kant évoque l’importance de l’espèce plutôt que celle de l’individu, le Coran affirme :

 

وَ مَا کَانَ النَّاسُ اِلَّاۤ اُمَّۃً وَّاحِدَۃً فَاخۡتَلَفُوۡا

« Et les hommes ne formaient autrefois qu’une seule communauté, mais par la suite, ils ont divergé entre eux »

 

 

کَانَ النَّاسُ اُمَّۃً وَّاحِدَۃً ۟ فَبَعَثَ اللّٰہُ النَّبِیّٖنَ مُبَشِّرِیۡنَ وَ مُنۡذِرِیۡنَ ۪ وَ اَنۡزَلَ مَعَہُمُ الۡکِتٰبَ بِالۡحَقِّ لِیَحۡکُمَ بَیۡنَ النَّاسِ فِیۡمَا اخۡتَلَفُوۡا فِیۡہِ ؕ وَ مَا اخۡتَلَفَ فِیۡہِ اِلَّا الَّذِیۡنَ اُوۡتُوۡہُ مِنۡۢ بَعۡدِ مَا جَآءَتۡہُمُ الۡبَیِّنٰتُ بَغۡیًۢا بَیۡنَہُمۡ ۚ فَہَدَی اللّٰہُ الَّذِیۡنَ اٰمَنُوۡا لِمَا اخۡتَلَفُوۡا فِیۡہِ مِنَ الۡحَقِّ بِاِذۡنِہٖ ؕ وَ اللّٰہُ یَہۡدِیۡ مَنۡ یَّشَآءُ اِلٰی صِرَاطٍ مُّسۡتَقِیۡمٍ ﴿۲۱۴﴾

« Les hommes formaient une seule communauté, et Allah a suscité des Prophètes en tant que Porteurs de la bonne nouvelle et Avertisseurs, et a transmis à travers eux le Livre qui renferme la vérité, afin qu’Il puisse juger des différends entre les gens. Mais ensuite ils se sont mis à diverger au sujet du Livre, et les seuls qui aient divergé entre eux à ce sujet, par suite de rivalités entre eux, étaient ceux à qui le Livre avait été donné et après que des Signes manifestes leur aient été envoyés. Maintenant Allah, par Son commandement, a montré aux croyants le chemin de la vérité au sujet de laquelle eux les mécréants n’étaient pas d’accord ; et Allah guide celui qu’Il veut sur le droit chemin. »

 

وَ لَوۡ شَآءَ رَبُّکَ لَجَعَلَ النَّاسَ اُمَّۃً وَّاحِدَۃً وَّ لَا یَزَالُوۡنَ مُخۡتَلِفِیۡنَ

﴿۱۱۹﴾ۙ  اِلَّا مَنۡ رَّحِمَ رَبُّکَ ؕ وَ لِذٰلِکَ خَلَقَہُمۡ

« Et si ton Seigneur avait imposé Sa volonté, Il aurait certainement fait de l’humanité un seul peuple ; mais ils ne cesseront d’être en désaccord. Excepté ceux auxquels ton Seigneur a accordé Sa miséricorde et c’est pour cela qu’Il les a créés. »

 

La phrase « c’est pour cela qu’Il les a créés » est particulièrement révélatrice puisqu’Allah évoque le but de la création des hommes, qui ne réside pas dans l’individu mais dans l’unité de l’espèce tout entière.

قُلۡ أَرَءَيۡتُم مَّا تَدۡعُونَ مِن دُونِ ٱللَّهِ أَرُونِي مَاذَا خَلَقُواْ مِنَ ٱلۡأَرۡضِ أَمۡ لَهُمۡ شِرۡكٞ فِي ٱلسَّمَٰوَٰتِۖ ٱئۡتُونِي بِكِتَٰبٖ مِّن قَبۡلِ هَٰذَآ أَوۡ أَثَٰرَةٖ مِّنۡ عِلۡمٍ إِن كُنتُمۡ صَٰدِقِينَ ٥

وَمَنۡ أَضَلُّ مِمَّن يَدۡعُواْ مِن دُونِ ٱللَّهِ مَن لَّا يَسۡتَجِيبُ لَهُۥٓ إِلَىٰ يَوۡمِ ٱلۡقِيَٰمَةِ وَهُمۡ عَن دُعَآئِهِمۡ غَٰفِلُونَ ٦

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